A l'est de Genève

A l'occasion de l'ouverture de l'exposition Journey to Jerusalem (10 mai 2009, Bruxelles)

Et si Pierotti avait été le premier à déclencher le désir de voyage insatiable des Genevois?

 

Contexte:

 

En 1854, Mustapha Surraya Pasha est devenu gouverneur de  Jérusalem, au moment où la ville elle-même et ses environs immédiats étaient élevés au rang de Province impériale. Surraya Pasha engage alors les services d'un ingénieur et architecte militaire piémontais, Ermete Pierotti, pour faire le levé des murs de la ville afin de procéder à des réparations.  Pierotti engage à son tour M.J. Diness, le premier photographe professionnel de la ville pour l'aider à obtenir une bonne  vue d'ensemble de la ville et pour ses projets de cartographie. Diness obtient donc un accès officiel sans précédent à des aires dont l'accès est interdit aux visiteurs. Il est considéré aujourd'hui comme le premier photographe de la Ville Sainte. Ces photographies sont actuellement présentée à Bruxelles (voir  www.journeytojerusalem.org ).

 

  1. Introduction

 Indépendamment de mon immense gratitude pour mon professeur, patron et ami Dr. Carney Gavin, pourquoi me suis-je intéressée à Ermete Pierotti ? Peut-être par le fait qu’il ait été architecte comme le Comte Ignazio Giuseppe Bertola[1], (dont je porte le nom), et venant de Turin, ville près de laquelle se trouve mes origines; mais encore?  J’ai été interloquée d’apprendre que son « Courrier de la Palestine » ait été imprimé à 200 mètres de mon domicile à Genève[2], près d’un site archéologique renfermant non seulement un ancien couvent de cordeliers où Louis XI épousa, par procuration, Charlotte de  Savoie[3] et peut-être où Marguerite d’Autriche s’arrêta lors de son mariage avec Philibert le Beau (sur le chemin  de Romainmôtiers). Ce couvent est le premier lieu de prêche des réformateurs, mais ce site renfermait une statue celte en bois qui aurait pu dominer le port de Genève avant que les remblais n'en aient fait un « polder » qui soutient aujourd’hui les immeubles où j’ai passé mon enfance ! Quel décor plus adapté pour l’appartement d’une archéologue!

 

  1. La Suisse romande,  lieu de retraite et de réflexion d’Ermete Pierotti

 

Un architecte-ingénieur aussi actif que Pierotti ne pouvait s’installer en Suisse romande, terre trop tranquille pour un hyperactif: il fallait une raison bien précise pour l’y faire séjourner. Consultant le catalogue des bibliothèques suisses, je me suis étonnée du nombre de références sur cet homme, par ailleurs peu connu : la richesse des éditeurs et des imprimeurs installés dans cette région en est peut-être la cause.[4]

 

En effet, son livre sur les mœurs anciennes des juifs est publié à Vevey. Ses manuscrits sur Macpéla ou le tombeau des patriarches, sur le Mont Moriah depuis Abraham, ses notes sur le cantique des quantiques, ses notions sur quelques animaux domestiques et sauvages de la Palestine, son livre sur les partis rouges et blancs depuis Abraham, et sur les Réchabites retrouvés sont tous publiés à Lausanne.

 

On peut dater assez précisément son passage dans cette région grâce à ses publications: de 1868 jusqu’en 1888. Notons qu'il a séjourné dans la pension Bon-Port à Montreux/Territet, où passait aussi Léon Gambetta (mort en 1882). Et  à quelques années près, il aurait pu croiser l'impératrice d'Autriche Sissi qui a mis le pied pour la première fois à Territet en 1893.

 

Plus importantes encore sont les impressions des cartes de Jérusalem : Plan de Jérusalem ancienne et moderne, Genève, Lith. Duc, Genève, 1869 et Topographie ancienne et moderne de Jérusalem dédié à sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies, Lausanne, 1870. aussi, La facilité à laquelle Pierotti envoyait ses cartes à toutes les cours européennes et celle de Russie est ahurissante: le 10 juin 1865, Pierotti écrivait à sa Majesté Napoléon III, "Votre Majesté a daigné agréer la Dédicace de mes publications sur la Palestine. Permettez-moi d'espérer que la second partie sera honorée par Votre Majesté d'un accueil aussi favorable que l'a été la première." 

 

Mais encore, cet infatigable voyageur faisait une halte dans notre région pour organiser des caravanes et comme tout bon voyagiste, il faisait publier des brochures de publicité, à l’imprimerie Howard et Delisle à Lausanne. Ses caravanes partaient de Marseille et étaient guidées par lui-même « qui demeura dans le pays pendant huit ans » Cette brochure date de 1869.

 

Il donnait également des conférences sur le sujet, comme il le note dans cette petite publication et peut-être est-il le créateur du créneau « voyage culturel » qui remporte toujours un immense succès. Ceci n'est pas impossible sachant que dans les salons de la bonne société vaudoise, genevoise et neuchâteloise, on étudiait des cartes géographiques et j'en ai trouvé la référence dans le journal intime d'Henri-Frédéric Amiel, écrivain genevois, qui citait Pierotti en 1865. Plus encore, il cite une de ses connaissances qui souhaite rallier la Palestine avec Pierotti.

 

  1. Les "héritiers" de Pierotti

Citons parmi ces étonnants voyageurs genevois dont certains incitaient leurs concitoyens à partir en caravane, au XIXème siècle,

 

Max Van Berchem, né à Genève en 1863, qui semble prendre une relève presque instantanée des voyages de Pierotti puisqu'après 1888, nous ne retrouvons pas trace de ce cher voyageur. Car c'est en 1888, après un voyage en Egypte en 1887,  que Van Berchem part pour Jérusalem et la Palestine où il retournera en 1893, 1894, 1914… pour photographier et annoter le Corpus de Jérusalem où sont compilées ses recherches épigraphiques. (www.maxvanberchem.org/)

 

Parallèlement, Charles Lucien Gautier, né à Genève en 1850 écrivait un livre sur ses Souvenirs de Terre-Sainte (1898) et relatait que seul Ermete Pierotti avait eu la possibilité d'entrer dans le souterrain sous la grand Mosquée de Hebron, de descendre quelques marches de l'escalier conduisant à la crypte et et d'y discerner des sarcophages de pierre blanche, ainsi qu'une ouverture conduisant, selon lui, de la caverne supérieure à la caverne inférieure. (dans "Souvenirs de Terre-Sainte" version internet, page 32, écrits en 1898).

 

  

Puis, Alfred Bertrand (1856-1924), voyageur infatigable mais aussi rapporteur de curiosités botaniques et minéralogiques, de portraits de tous genres et de photographies de monuments et de paysage. Nous reste une collection extraordinaire de 1700 photographies faites, nous dit le catalogue d'une exposition faite à Genève, avec son propre appareil.

 

Isabelle Eberhardt, écrivaine née à Genève en 1877, qui décide, comme l'a fait Cheikh Ibrahim, alias Johann Ludwig Burckhardt[5] le redécouvreur suisse de Petra, de se déguiser en homme bédouin et vivre en nomade. Son mariage avec Slimane Ehnni, sous-officier de spahi, lui permet de vivre en Algérie. Elle devient correspondante de guerre mais en 1904, elle meurt emportée par le flot d'un oued. Ses carnets de voyage nous sont parvenus dans lesquels elle décrit ses impressions du Sahara. (voir aussi l'excellent article de la Tribune de Genève du 15.5.09 signé par Estelle Lucien)

 

Et puis une autre femme, Marguerite van Berchem qui s'est distinguée par ses recherches sur les mosaïques chrétiennes mais aussi celles du Dôme du Rocher à Jérusalem et la Grande Mosquée des Omeyyades à Damas dans une étude publiée en 1932. Elle explora les ruines de Sedrata dans le Sahara algérien et en dernier lieu, elle a écrit  La Jérusalem musulmane dans l'œuvre de Max Van Berchem, publié en 1978.

 

Au XXème siècle, je cite la voyageuse et photographe Ella Maillart qui, à dos de chameau, gagne Samarcande puis, poursuit son voyage jusqu'à la mer d'Aral, et, revenant de cet épuisant mais magnifique voyage, nous lègue un livre intitulé romantiquement "des monts célestes aux sables rouges".

 

Nicolas Bouvier, ensuite, prend la relève et voyage en 1953 jusqu'au Pakistan, puis l'Inde et Ceylan, voyage incroyablement dur car il tombe malade sans l'empêcher de nous remettre un écrit mémorable, Le Poisson Scorpion, second "Voyage au bout de la nuit."

 

Et puis, celui qui fait le lien entre le XXème et XXIème siècle, Olivier Föllmi, voyageur mais surtout photographe, pas tout à fait genevois mais né près de Genève, qui nous livre ses magnifiques photos du monde entier mais particulièrement celles des voyages à l'est, jusque dans les Himalayas ( http://www.follmispirit.com/index.html )

.

Et maintenant, en 2008, un jeune homme, Gaël Métroz, prend le même itinéraire que Nicolas, et nous livre un magnifique film, nomad's land  (http://www.nomadsland-lefilm.com/ ) sélectionné au 52ème festival du film international à San Francisco en 2009.

 

Ces produits ne représentent-ils pas un peu l'héritage de notre fameux ingénieur aventurier qui signait le plan de Jérusalem et ses environs, avec toute sa passion: Ermete Pierotti, chevalier docteur, architecte ingénieur de Terre Sainte?



[1] Ignazio Giuseppe Bertola Roveda, comte d’Exilles, expert en fortifications militaires (1676-1755), surnommé le Vauban piémontais.  

[2]  Courrier de la Palestine  : nouveau journal illustré publié sous la direction de l’ingénieur Dr. Ermete Pierotti qui a fait des recherches  en Terre-Sainte pendant 20 années.  Imprimerie Carey,3  rue du Vieux-Collège.

[3] Au couvent des Cordeliers, Louis XI épouse Charlotte de Savoie (1445-1483) fille du duc Louis 1er de Savoie.

http://missel.free.fr/Sanctoral/02/04.php

[4] Louis Bron : Tribulation d’un Gamin du Faubourg (1872-1878)  Imprimerie des arts, publié en 1922 et ré-imprimé  en 2005, Genève  (400 exemplaires) www.imprimeriedesarts.ch/article.php3 ?id_article=19,  p. 18.

[5]"Il (Burckardt) découvre à Hama une pierre recouverte d’une écriture inconnue, qui beaucoup plus tard sera identifiée comme une inscription hittite. En août 1812,  il entendit parler de ruines fantastiques dans les montagnes de Wadi Musa. Pour faire un détour jusque-là sans éveiller les soupçons de ses compagnons de voyage, Burckhardt prétend vouloir sacrifier une chèvre en l’honneur d’Aaron, dont la tombe se trouve à proximité du site. Le 22 août 1812, il découvre Pétra dont il parvient à décrire le tombeau aux obélisques, l’arc triomphal, le Siq, le Khazneh et le Qasr-e-Bint Firaoun". Repris du site http://www.cliolamuse.com/spip.php?article521. Burkhardt est encore le premier Européen à accomplir le pèlerinage à la Mecque. Il redécouvre aussi le temple d'Abou Simbel en Egypte

Les commentaires sont fermés.